MC Solaar
les mots en rythme
(extrait du Monde du 08 décembre 2003 )

Le rimeur déplore le recul de la séduction et de la convivialité dans le hip-hop au profit des stéréotypes "keufs-meufs-bagnoles".
Monsieur solaar a descendu les Champs-Elysées tôt ce matin. Il est arrivé au Fouquet's à l'heure où la clientèle moyen-orientale y prend son petit-déjeuner. Il est entré en costard impeccable et T-shirt agnès b., noir sur noir, imprimé "Résistance/Existence" en blanc.

"A chaque fois que je porte ça, les gens disent bravo -pouce levé-. En studio, les intermittents -pouce levé-. Tu croises une manif de médecins, de sages-femmes : "Bravo", et ils te passent le badge."

MC Solaar, que le succès de Cinquième As, paru en 2001, a placé dans les records de vente, dit qu'il est habillé "sept ans d'âge" par hasard, parce que normalement il ne garde aucune fringue. Quand bien même cela lui arriverait, les habits seraient forcément pris "dans une razzia" organisée par sa maman - et " hop, une cantine au Tchad". Bref, il est vêtu aujourd'hui comme en 1996.

Solaar adore les mots, leur forme, leur force. Et les alexandrins. S'il se lance, le ton vole comme sur une chanson. "J'étais à Saint-Lazare, à la distribution./ Le soir à la Maison de la Chimie,/ Et dans un troquet, l'Assemblée nationale à côté,/ Tout le monde l'avait."C'est tout un rythme, ici emprunté pour raconter ce qui s'est passé le 28 novembre : 300 000 échantillons de son nouvel album, Mach 6, donnés de la main à la main avec un journal gratuit à la sortie des métros parisiens. Trois jours d'échange permis, via le Net ou MP3. Le CD-Rom contenait, dans son intégralité, La vie est belle : "Seul dans ma chambre, un jour normal/J'apprends dans les journaux que je suis dans l'Axe du Mal."

Le 1er décembre, la récréation est finie : Mach 6 est sorti, inviolable mais bardé de bonus, de visuels, pour récompenser l'acheteur en règle. L'industrie du disque en crise subit "le contre-coup de la liberté anarchiste des premiers temps d'Internet". Sur le Net, MC Solaar veut expliquer, sans céder à la mentalité policière. A 34 ans, il dit tout après avoir réfléchi. C'est la tactique du chat, patiente. Parce qu'il n'obtenait pas gain de cause sur ses conceptions artistiques, ce fils de Tchadiens, né à Dakar puis élevé en banlieue parisienne, a rompu avec Universal en 1998. "Les 750 000 ventes de Cinquième As ont dû leur donner des regrets ? - Non, ils ont Star'ac, tout ça..." -sourire doucereux-.

Pour Cinquième As, puis Mach 6, Claude M'Barali (Solaar) a embauché les deux designers sonores de Black Rose Corporation. "Je leur demande de faire du cinéma pour les aveugles. Suspense, allégresse, mélancolie. Ils sont modernes, ils ne parlent plus en notes, mais en courbes de fréquence." MC Solaar est un rappeur hors champ. Un pied dans l'univers du Sénégalais Léopold Sedar Senghor, héraut de la richesse nègre, un autre dans celui de la France des années 1980 : le parvis du Centre Pompidou était alors un tremplin démocratique, avec discours tiers-mondistes quotidiens. En 1989, à l'université Paris-VIII (Saint-Denis), une prof d'anglais, Desdémone Bardin, un sociopsychologue, Georges Lapassade, enseignent les acquis du phénomène hip-hop, recevant à l'université les jeunes "citoyens de la nation zoulou", graffeurs, rastas, activistes, penseurs et rappeurs.

"QUE LA JOIE REVIENNE"

" J'allais à ces cours, j'étais l'étudiant étudié, dans le cadre d'une ethnologie participante. Cette époque était riche, ouverte : c'était celle des productions Assassin, on parlait du droit des femmes, on soutenait les campagnes d'Amnesty International. Aujourd'hui, tout est dur, trop de chapelles, de stéréotypes, les keufs, les meufs, les bagnoles, le moi-je-veux, jamais le communautaire. J'aime le rap joyeux, le pacifisme d'Afrika Bambaataa, l'esprit des block-parties, où débarquaient pour danser des filles du Bronx ou du Queens habillées comme des reines. Il faut que la joie revienne, que les gens puissent croquer cette convivialité."

MC Solaar se situe dans la deuxième génération du rap français : "Après Dee Nasty, Pablo Master ou Princess Erika. Dès l'époque de Bouge de là,on avait autant de casquettes -alors symbole de la culture des banlieues- que de jeunes profs dans la salle. C'était du hip-hop de conquête, pas l'Anschluss, mais une conquête positive. J'ai commencé dans le poético-social, avec un flow musical doux. J'ai pu avoir des doutes..."

Absent de l'actualité des quartiers, Solaar ? Non. Mais il raconte avec élégance, tolérance et exactitude. Souvenir, un des thèmes de Mach 6, évoque un fait divers : en mai, Solaar et ses musiciens roulent vers la porte Maillot, à la sortie d'un concert d'AS Dragon (le groupe qui a notamment accompagné Michel Houellebecq). Contrôle de police. "J'étais en jeans, j'aurais pas dû, dans une belle voiture, elle était forcément volée, dans un beau quartier, déplacé." Les policiers sont d'humeur méchante. " Vous les rappeurs... Et voilà que ça devient un film de guerre qu'ils se jouent. Un mot, et c'est l'outrage à agent. Pas un mot, et c'est les menottes. Les protocoles ne sont pas respectés. C'est, d'emblée : arrête de faire le malin. La déposition à charge. Le commissariat. J'ai pensé ne rien dire. Puis j'ai déposé une plainte à l'IGS, quand même. Le danger dans tout cela, c'est de s'habituer. Moi, je suis allé exactement vingt fois au poste sans motif. Si ça tourne mal, tu reçois des coups, on ne prend pas ta plainte, allez c'est pas grave ! Quand j'habitais à Villeneuve-Saint-Georges, je prenais souvent le dernier train, 1 h 34. L'exercice favori des policiers était de demander tes papiers et de les rendre juste quand ça sonnait pour le départ. Trop tard, la gare jusqu'à l'aube."

Un Noir au Fouquet's et fier de l'être. L'Afrique est à feu et à sang, les guerres "du dessous" (pour les matières premières) ont été remplacées par celles "du dessus" (ethniques). En Occident, les immigrés en prennent pour leur grade. Sur la pochette de Mach 6, "l'horticulteur de mots" pose en combinaison de pilote de chasse.

Voici l'histoire de cette image : Solaar et son photographe, Philippe Bordas, imaginent un étudiant africain à Moscou pendant la guerre froide, "à l'université Patrice-Lumumba, par exemple". Docteur en mathématiques et en physique, il est amené par son excellence à devenir cosmonaute. Solaar et consort se sont rendus à la Cité des étoiles, près de Moscou. Déception : "Ça ressemblait à un petit musée, pas aux racines et aux ailes que nous imaginions. Alors, puisqu'on cassait le mur des sons, on a choisi le pilote de chasse." Et voilà comment les grands rappeurs restent des enfants. Avec le café, le Fouquet's offre une madeleine.

Véronique Mortaigne

Mach 6, 1 CD EastWest/WEA