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Fabienne Raphoz
ose parler des belles et des bêtes
(extrait de Libération du 13 novembre 2003 ) |
Des
belles et des bêtes.
Anthologie de fiancés animaux
Edition établie et postfacée par Fabienne Raphoz. José Corti, «Merveilleux»,
462 pp., 20,50 €.
Jean Cocteau tourne
la Belle et la Bête, pendant neuf mois, en 1945
et 1946. Plus le tournage avance, plus il est malade. Sa peau se recouvre
d'eczéma, comme si un sortilège ou une angoisse le
rapprochait de sa pauvre bête sentimentale. Dans l'introduction au
journal si précis de son film (1), il écrit : «Le postulat
du conte exige la foi et la bonne foi de l'enfance. Je veux dire qu'il
faut y croire à l'origine et admettre que cueillir une rose puisse
entraîner une famille dans l'aventure, qu'un homme puisse être
changé en bête et vice versa. Ces énigmes rebutent
les grandes personnes, promptes à préjuger, fières
du doute, armées de rire.» C'est un bon mode d'emploi pour
entrer dans l'anthologie sertie par Fabienne Raphoz.
Elle est née de la frustration d'une thèse inachevée
: comme la bête devient prince ou princesse, le brouillon de l'étudiante
s'est transformé en beau livre. Il existe 1 100 contes recensés
sur le thème de «la recherche de l'époux disparu».
Une classification délirante de précision, établie
par un Finlandais et un Américain, l'immatricule : AT 425. Le grand
exégète de cette catégorie s'appelle Swahn. Il est
moins proustien que danois. AT 425 est le thème favori de Fabienne
Raphoz : celui où s'ancrent les histoires de fiancés animaux,
ces êtres au grand coeur enseveli sous la bête. Ces histoires
viennent de partout et sont de toutes époques.
Pour sa thèse, elle en avait recensé 250. Elle a conservé celles
qui lui semblaient essentielles ou magnifiques. Les histoires se suivent
comme des variations : elles racontent toujours la même chose, jamais
de la même façon. Leur chemin initiatique est connu ; ce qu'on
y croise ne l'est pas. Le conte vaut par la rapidité, l'ellipse,
le sens du détail qui réveille ou qui tue. Il n'explique
pas. Le conte est de la poésie en action. Il dégage une beauté muette
et une violence incurable. Ici, pas de psychologie, de contrôle ou
de cellule de soutien. Des rêves s'envolent. L'angoisse tire dessus.
Ils saignent, mais ne tombent pas : ils disparaissent dans la forêt.
Le récit s'arrête à l'orée. Il ne lance aucun
commentaire à leur suite.
Dans la première partie de l'anthologie, les histoires racontent
des femmes corbeau, chèvre, fauvette, princesse-grenouille ou reine
des chats. Dans la seconde, elles montrent des hommes monstre, papillon,
chien, loup, serpent ou crapaud. Toutes et tous sont victimes d'un sortilège.
L'amour doit les délivrer. Mais l'amour est aveugle, et pas comme
un devin. Il se prend souvent les pieds dans le piège. L'amour ne
suffit pas : le «désenchanteur» transgresse un interdit
et l'être aimé disparaît, définitivement, sous
sa pelisse de bête. Ces contes sont peut-être les plus beaux.
Une note mélancolique leur donne la caresse finale. On regarde une
fauvette s'envoler au crépuscule, tristement, comme celui qui par
curiosité l'a perdue.
Cocteau s'inspire
d'un conte fameux écrit par Jeanne-Marie Leprince
de Beaumont, 1711-1780. On le retrouve ici. Mais on y trouve bien autre
chose. Et d'abord, une histoire de la bête avant le sortilège,
tirée d'un long récit écrit en 1740 par Madame de
Villeneuve. Les nobles raffolaient des contes. Ils y introduisaient des
monstres, des fantômes, du sexe, toute sorte de violence et d'enchantement
que les moeurs réprouvent, mais qu'enfants et amants emportent volontiers
au lit. La Bête était, nous apprend Madame de Villeneuve,
un jeune prince élevé par une vieille fée puissante
et vindicative. Elle devient amoureuse de lui. Il la repousse. Elle en
fait une bête hideuse et assortit le sort de quelques règles
cruelles : «Et comme on n'a pas besoin d'esprit, quand on est aussi
beau, je t'ordonne de paraître aussi stupide que tu es affreux, et
d'attendre dans cet état pour reprendre ta première forme,
qu'une fille, belle et jeune, vienne volontairement te trouver, quoiqu'elle
soit persuadée que tu la doives dévorer. Il faut aussi, qu'après
qu'elle ne craindra plus pour sa vie, elle prenne une assez tendre affection
pour te proposer de l'épouser.» La Bête a peu de chance
de redevenir un beau. Mais une autre fée, une vraie marraine, pas
une amatrice frustrée de chair fraîche, l'aide à retrouver
sa peau et son statut d'origine.
Les variations sont
parfois infimes, mais, comme un trou de serrure, les détails qui changent ouvrent un monde. Dans le conte original comme
dans le film de Cocteau, Belle demande à son père de lui
ramener de voyage une rose ; il la cueille dans le château de la
Bête : celle-ci veut le tuer sauf si sa fille vient en échange.
Mais il n'y a pas que les bêtes pour parler. Dans «le Loup
blanc», la fille demande à son père de lui rapporter «la
rose qui parle». Le père trouve dans un château un buisson
de roses bavardes et chantantes. Saint-Exupéry a-il lu ce conte
lorsqu'il décrit dans le Petit Prince les roses papotantes ? Le
loup blanc apparaît et veut tuer l'homme qui cueille. On négocie.
Le père revient avec sa fille, que l'animal accepte. Elle en tombe
amoureuse. Mais il signale que ni l'un ni l'autre ne devra jamais révéler
son secret. Il montre un écriteau : «Ici, on ne parle pas.» Au
lit, le loup redevient prince avec sa belle (dans la vie, c'est souvent
le contraire). Mais, un jour, elle parle et le loup meurt dans un cri.
Dans ces contes, les
bêtes sont souvent plus sensibles que les hommes.
Ceux-ci sont indiscrets, frivoles, bavards, envieux, snobs, attachés
aux apparences. Les bêtes parlent peu. Elles ont une âme grosse
de solitude et d'espoir. On dirait qu'elles portent dans leurs plumes et
poils toute la sagesse et la dépression du monde. Chacune
est le «premier chien» que Supervielle décrit dans la
Fable du Monde : «Il est l'angoisse qui soupire/ tout en n'étant
qu'un pauvre chien.» Les bêtes sont aussi à la limite.
Elles sont dans l'homme. Elles le dégoûtent et l'attirent.
Elles en sont victimes. C'est alors à Pierre Guyotat qu'on pense
: «Il y a quand même une exploitation de la bête par
l'homme, une lutte entre les animaux, une énorme histoire.» Les
illustrations d'époque, qui accompagnent les textes comme un parcours
secondaire, montrent tout cela. On y funambulise entre morale et pornographie.
Les photos de statues, prises par Fabienne Raphoz dans le jardin italien
de Bomarzo, fonctionnent plutôt comme un contrepoint analogique.
Enfin, la bête est pudique. Elle vit du secret. Quand son élu
le surprend ou le révèle, elle en meurt. Le grand modèle,
publié à la fin du recueil, est l'histoire de Psyché.
On la trouve dans l'Ane d'or, d'Apulée. Eros l'invisible enlève
Psyché ; elle le prend pour un monstre. Si elle le voit, elle le
perdra. Une nuit, elle finit par allumer la lampe et découvre le
beau dieu endormi. Une goutte d'huile le brûle. Il s'envole et disparaît
pour toujours. Psyché veut voir qui la fait jouir. Mais on ne sait
jamais qui on aime, ce qui nous touche, ni exactement ce qu'on lit. Le
grand mérite de ces contes n'est pas de le rappeler on le
savait mais de le faire vivre.
(1) Editions du Rocher,
268 pp., 12 €.
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