 |
Edith Piaf
jamais toujours
l'amour...
|
Piaf, ça
tue. On sera mort qu'elle continuera à «faire quelque
chose», au-delà des modes, des évolutions de langage,
des révolutions technologiques. Com me Djan go Reinhardt ou
la Callas, dans un crachin d'enregistrement, lorsque la musique se
moque d'être remasterisée pour vibrer. Quarante ans après
la disparition d'Edith Piaf, le 10 octobre 1963 à 47 ans, pourquoi
ses sil lons, appartenant pour moitié au domaine public, terrassent-ils
encore tout sur leur passage ? Parce qu'Edith Piaf remplissait le contrat
d'un artiste avec son public : lui exprimer avec une sincérité du
gouffre le récit de l'homme dans ses lâches vérités.
Avec une gouaille toute parisienne, l'enfant de la balle élevait
le langage populaire au rang d'universel, avec cette élégance
qui se passe du rince-doigts et du baisemain. La star d'origine kabyle
est réellement née dans la rue: 72, rue de Belleville,
comme l'indique la plaque à son enseigne. C'est là que
la môme Piaf se chauffe la voix, auprès d'une grand-mère
dresseuse de puces et d'une aïeule qui tient un bordel à Bernay
- le père est absent, et sa mère partie vivre la bohème.
Les «pierreuses».
Aujourd'hui, si l'on se rappelle le nom de sa mère, la chanteuse
Line Marsa, c'est grâce au génie
de sa fille. Si l'on se souvient de Damia, Fréhel ou Marianne Oswald,
c'est également grâce à Piaf qui n'a jamais caché l'influence
des «pier reuses» sur son style. Une génération
chassant l'autre, on aurait pu penser qu'elle-même serait à son
tour éclipsée par la descendance. Or, dès que Piaf
reparaît, ce sont ses clones tristes de maintenant qui s'écroulent
sans avoir le temps de faire révérence. Kaas, Fabian, Pagny,
après tant de Nicole Croisille, Michèle Torr, Nicoletta...
La plus célèbre a également chanté en français
pour le public américain. Mais, malgré des ventes pharaoniques,
Céline Dion demeurera une légende du niveau de Mireille Mathieu
- qui grava jadis un hommage à Piaf. Il ne suffit pas de s'exténuer
comme un supporter de foot pour se faire entendre. Il faut autre chose,
du vécu, du ressenti, une manière franche de déballer
les émotions mais sans chichis, sans minauderies, cette fameuse
main de fer dans un gant de velours.
Johnny
Hallyday aussi a repris Piaf. Dans sa façon de fondre sa
vie privée dans sa vie publique, il a hérité de manières
voisines pour gérer l'intendance. Au début des années
60, le twister croise la star au crépuscule de sa carrière
- il aura d'elle un même appétit d'auteurs. La môme
Piaf débute la sienne sous les feux de la presse à sensation.
En avril 1936, son nom est en première page de Détective
: Louis Leplée, le patron de la boîte Le Gerny's, vient d'être
assassiné. Piaf trouvera bientôt un autre protecteur en Raymond
Asso. Parolier, notamment pour Marie Dubas, ce grand type au nez d'aigle
révélera la chanteuse à elle-même, en lui apprenant
outre les bonnes manières, des règles de scène qu'elle
appliquera toute sa vie : un geste par chanson. Ancien de la Légion étrangère,
il lui donne Mon légionnaire dont Serge Gainsbourg fera un de ses
derniers succès, un demi-siècle plus tard, en établissant
le lignage avec une chanteuse de blues dont Billie Holiday serait la plus
proche incarnation. Piaf chantait effectivement des histoires de pute,
de came et de truands (Elle fréquentait la rue Pigalle) avec un
beau désespoir de suie.
Amants
musiciens. Quand Asso lui paraîtra démodé,
la chanteuse s'émancipera en dénichant elle-même ses
paroliers. D'abord, le journaliste Henri Contet. Auteur et amant selon
la règle, il lui écrit le drame de mineur Coup de grisou,
puis évolue en douceur sur les musiques de Marguerite Monnot, compositrice
fétiche de Piaf. Ou sur une musique de Norbert Glanzberg : «Un
jour, j'ai eu cette musique entre les mains et je n'arrivais à rien,
et c'est Edith qui m'a poussé, alors que nous étions à Deauville
: "Quand vas-tu me faire ce truc de Glanzberg ? Ce bruit de zinc,
tadam, tadam, tadam ?"» En une demi-heure, Padam Padam est écrite.
Il
n'y a guère que Charles Aznavour à avoir échappé à la
règle des amants musiciens. Car passer entre les mains de cette
directrice artistique s'entendait au propre et au figuré. Et, à part
Théo Sarapo qu'elle tenta de lancer aux dernières heures
de sa carrière, tous ceux qui fréquentaient Piaf firent carrière.
Du tout jeune Jo (Georges) Moustaki à Charles Dumont, ils se retrouvaient
autour du piano dans les appartements sans meubles qu'occupait la vedette.
Elle savait ce qui lui allait, capable de repérer en Amérique
du Sud une chanson dont Michel Rivgauche adaptera le texte : la Foule.
On
dit qu'elle pouvait chanter le Bottin. C'est vrai. N'a-t-elle pas chanté Non,
je ne regrette rien en allemand ? Mais c'est en français qu'elle
se produisait à New York, dévoilant au Carnegie Hall une
popularité au moins égale à celle de Maurice Chevalier,
dans laquelle s'est engouffré Aznavour. «Encore plus populaire
aujourd'hui que de son vivant dans des pays où elle n'a jamais mis
les pieds, l'énigme Piaf continue à faire des adeptes»,
note-t-il dans la préface de Passion Edith Piaf
Ludovic Perrin, Liberation
|