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Joseph Nadj
"le rêve oriental"
(extrait du Monde du 09 novembre 2003 ) |
Danse
: Le rêve oriental de Josef
Nadj se perd dans l'hommage aux maîtres
Pour son spectacle "Il n'y a plus de firmament", qui évoque
l'amitié d'Antonin Artaud et du peintre Balthus, le chorégraphe
a fait appel au danseur Jean Babilée et à l'acteur Yoshi
Oïda.
Mais qu'est-ce qu'ils sont venus faire dans cette affaire ces deux comédiens
sublimes qui ne peuvent plus s'arracher à la scène ? Jean
Babilée et Yoshi Oïda incarnent, dans Il n'y a plus de firmament,
dernière création de Josef Nadj, des vieux messieurs impayables.
Sont-ils Antonin Artaud ou le peintre Balthus, dont l'amitié est
censée inspirer l'œuvre ?
Ce n'est
pas parce qu'ils ont dépassé le seuil des 70 ans
qu'ils n'ont plus leur place sur un plateau. Au contraire. Mais Babilée
est danseur et Oïda, acteur. Là, ils sont mimes d'eux-mêmes,
du bonheur et du malheur qu'il y aurait à vieillir, à perdre
la mémoire. Deux clowns dans la tradition de Beckett, perdus dans
la galaxie, n'entretenant qu'un rapport lointain avec les cinq autres interprètes.
Bizarre
idée qu'a eue Josef Nadj d'affronter son univers très
Mitteleuropa (il est né en Voïvodine) au savoir de ces deux
maîtres. Babilée, tout comme l'était Artaud, est un
connaisseur des arts balinais ; Bali où il aimait s'isoler quand,
au faîte de sa gloire, il craignait que la danse ne devienne une
habitude. On connaît le goût de Balthus pour le Japon. Si on
ajoute la forte présence d'Yoshi Oïda, le monde de Nadj bascule,
ici, vers le minimalisme orientalisant : bois doré, cloisons translucides,
jardins en ombres portées, portique. C'est superbe. On se rappelle
alors que le chorégraphe inaugurait son installation à Paris,
en 1987, avec un fulgurant Canard pékinois. La Chine, déjà...
Mais,
depuis quelque temps, on a l'impression qu'il suffit de faire du name
dropping - de citer Beckett,
Borgès, Kafka et quelques autres
grands de la littérature - pour en être quitte concernant
le travail de Josef Nadj. Est-ce à dire que son monde de créatures
masculines, dont les comportements s'approchent de ceux des animaux, modelé dans
la glaise des rêves, est en passe de se figer ? Bien sûr, qui
ne contemplerait pas, émerveillé, dans Il n'y a plus de firmament,
l'homme qui descend le long d'une perche sans avoir l'air de se tenir ?
Ou le ballet de poids-contrepoids des danseurs qui apportent en scène
une armoire sur le grand air duBarbier de Séville de Rossini. Et
l'extraordinaire Jing Li, qui mêle la taille souple de la danse indienne à la
détermination des arts martiaux.
Pléthore
d'effets
Il n'empêche : il y a une mécanique du mouvement qui ne semble
plus refléter ce qui bout dans la tête de Josef Nadj, le surdoué (danse,
théâtre, dessin, collectionneur de livres rares). Quelque
chose d'inutilement compliqué qui serait un maniérisme. Avec
trop d'effets, de torsions. Le ressort dramaturgique est forcé.
Et ce n'est pas la beauté du décor qui peut combler le vide.
Ni ces deux énormes statues de plâtre blanc (Artaud et Balthus
?) qui ouvrent chacune un œil au finale. Les morts contemplent les
vivants et se marrent de ces hommages qu'on n'en finit pas de leur rendre.
Un jour, un chorégraphe composera une danse à la mémoire
de Jean Babilée et Yoshi Oïda. Quand Josef Nadj aura 80 ans...
Un dernier
mot sur la crinière époustouflante de Jean Babilée,
dans laquelle il semble puiser cet air boudeur d'adolescent. Et une anecdote,
recueillie quand le danseur reprenait, à 60 ans passés, Le
Jeune Homme et la Mort, de Roland Petit, rôle qu'il incarnera pour
l'éternité : "Dans une meute de chiens, quand arrive
une jolie petite chienne, les jeunes chiots tournent autour d'elle, surexcités.
Le vieux mâle ne bronche pas. Et quand les jeunes chiots sont bien
fatigués, c'est lui que la jeune et belle choisit et suit. J'ai
beaucoup appris de l'observation des animaux." Quand il enlace Jing
Li, on admire la tactique toujours à l'œuvre.
Dominique
Frétard - Le Monde
Il n'y
a plus de firmament, de Josef Nadj, au Théâtre de
la Ville, 2, place du Châtelet, Paris-4e. Avec Lionel About, Jean
Babilée, Guillaume Bertrand, Damien Fournier, Jing Li, Yoshi Oïda,
Ali Thabet. Tél. : 01-42-74-22-77. Du mercredi au samedi à 20
h 30, le dimanche à 15 heures. Jusqu'au 15 novembre.
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