La mante religieuse
"monstre de cruauté"
(extrait du Monde du 02 décembre 2003 )

On ne plaisante pas avec la mante religieuse. Elle a beau être ravissante, élégante même, avec sa tendre couleur verte, sa taille svelte et son long thorax ; elle peut bien, ses pattes antérieures dévotement repliées devant la face, évoquer une extase mystique (les Grecs l'appelaient "le devin", et les Méridionaux la surnomment "lou Prègo-Dieu" - la bête qui prie Dieu) : sous ses dehors de sainte, Mantis religiosa cache un monstre de cruauté et de voracité.

" Ces bras suppliants sont d'horribles machines de brigandage ; ils n'égrènent pas des chapelets, ils exterminent qui passe à leur portée", notait Fabre. Notre poète entomologiste n'exagérait rien : la mante se nourrit exclusivement de proies vivantes.

Qu'un insecte passe à sa portée, et le voilà pris dans les rets de ses pattes antérieures. Déchiqueté par les épines qui les tapissent. Dévoré goulûment par de fortes et tranchantes mandibules.

"Religieuse" ou non (il existe environ 2 000 espèces de mantes, essentiellement tropicales, dont une douzaine seulement en Europe), la bête est ainsi faite. Mouche, sauterelle, papillon, tout est bon pour la nourrir. Y compris - le fait est célèbre - le père de ses enfants.

Ames trop sensibles, détournez-vous de cet article : la description qui va suivre, rédigée en 1866 par le naturaliste L. O. Howard, est presque insoutenable. "Il y a quelques jours, j'apportai un mâle de l'espèce Mantis carolina à l'un de mes amis qui avait apprivoisé une mante religieuse femelle. A peine introduit dans le même bocal que la femelle, le mâle, tous sens en éveil, tenta désespérément de s'échapper. Il suffit de quelques minutes à la femelle pour s'emparer de lui. Elle commença par lui arracher la patte avant gauche et ne fit qu'une bouchée de la jambe et de la cuisse. Elle lui arracha ensuite l'œil gauche. Le mâle parut subitement prendre conscience du fait qu'il était en présence d'une femelle et se lança dans de vaines tentatives d'accouplement. La femelle dévora ensuite la patte avant droite, le décapita, mangea la tête et entreprit de lui grignoter le thorax. Lorsqu'elle s'arrêta enfin pour reprendre haleine, le thorax n'était plus qu'un moignon de trois millimètres de long."

"QUELQUES SIGNES DE VIE"

Et si encore l'histoire s'arrêtait ici ! Mais non. "Pendant ce temps-là, le mâle avait poursuivi ses tentatives de pénétration et ses efforts avaient finalement été couronnés de succès", continue Howard.

"Durant les quatre heures qui suivirent l'accouplement, la femelle resta coite ; le mâle donna encore quelques signes de vie pendant trois heures, remuant de temps à autre l'une des pattes qui lui restaient. Le lendemain matin, la femelle s'était complètement débarrassée de son époux, dont il ne restait plus que les ailes." Si le paléontologue et évolutionniste américain Stephen Jay Gould, mort en 2002 et auteur d'irremplaçables réflexions sur l'histoire naturelle, a retenu ce texte, ce n'est pas tant pour son style fleuri que pour son contenu. Il constitue en effet le compte rendu fidèle d'une curiosité neurologique que Gould appelle une "phénoménale extravagance".

"Le mâle de la mante religieuse poursuit sa cour très honorablement après avoir été décapité par sa vorace compagne : il parvient même à ses fins, et, ironie de la nature, ses prouesses sexuelles sont nettement meilleures que s'il n'avait pas perdu la tête", précise-t-il dans Le Sourire du flamant rose (coll. Points-Sciences, Ed. du Seuil 1993). Eros et Thanatos en une même étreinte.

Pourquoi une telle folie ? Gould, qui n'avait pas son pareil pour relire la science à la lumière des idéologies, avance une explication.

Comme toujours, il nous faut, pour le suivre, revenir à Darwin, qui finit par convaincre son monde que la nature ne doit sa beauté et sa diversité qu'au processus de la sélection naturelle, autrement dit à la lutte pour la reproduction.

Pour démontrer que le vivant est bien gouverné par cette sélection, il faut, affirmait-il, s'attacher à l'étrange, à ces imperfections rencontrées ça et là (les plumes immenses de la queue du paon, les lourds bois du cerf d'Irlande), qui n'auraient pas de sens si elles n'étaient destinées au succès reproductif des individus.

"CANNIBALISME SEXUEL"

Selon cette logique, les sanguinaires amours de la mante religieuse, comme celles de certains arachnides (l'araignée dite "veuve noire", le scorpion du désert), seraient dues à ce que les biologistes nomment le "cannibalisme sexuel": la mort contre la descendance. Encore faut-il, pour retenir cette hypothèse, s'assurer que, dans la nature, les mâles ainsi sacrifiés participent activement à leur propre destruction. Et c'est là, précisément, que le bât blesse.

Pour nous en convaincre, Stephen Jay Gould avance ses arguments. D'une part, le mâle en mal d'amour fait preuve de prudence, et tente de sauter sur le dos de sa femelle sans qu'elle le voie venir. D'autre part, celle-ci s'attaque par nature à toute créature plus petite qu'elle - ce qui est le cas de son mâle - dès lors qu'elle bouge dans son périmètre d'action.

Enfin, on sait depuis les années 1980 qu'il existe au moins une espèce chinoise de mante qui ne décapite ni ne mange son partenaire, pour peu que celui-ci "l'amadoue" par des signaux adéquats. Le cannibalisme sexuel, conclut Gould, n'a peut-être pas d'autre origine que "les voies bizarres, tortueuses et contraignantes de l'histoire" : le hasard, et non plus la nécessité, de l'évolution. Auquel cas l'élu de la mante n'a vraiment pas de chance.

Catherine Vincent