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Norah Jones
"Feels Like Home"
la fille à son père
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Norah
Jones, retour d'un phénomène
Le deuxième album de la chanteuse américaine, "Feels
Like Home", est sorti le 9 février. Un disque d'autant plus
attendu que le premier s'est vendu à 18 millions d'unités, à la
grande surprise de son éditeur EMI. Décryptage d'un engouement
planétaire.
La "une" de l'édition du 31 janvier de Billboard, l'hebdomadaire
professionnel américain de l'industrie de la musique, résume
bien la situation : "Norah Jones, A New Album, Big Expectations".
Un nouvel album, de grandes espérances. Comment Feels Like Home,
publié mondialement, lundi 9 février, va-t-il succéder à Come
Away With Me ? Le précédent recueil de gentilles ritournelles
pop-folk-jazzy de la jeune chanteuse américaine s'est vendu à 18
millions d'exemplaires depuis sa parution, fin février-début
mars 2002. Pour mémoire, en France, il a représenté,
en 2003, 20 % du marché du jazz.
C'est
qu'entre ses premiers pas, qui lui valurent en 1996 et 1997 le "Prix
du jeune espoir, catégorie étudiant, rubrique chanteuse" de
la revue de jazz Down Beatet la sortie de ce deuxième album, Norah
Jones, née en 1979 à New York, fille du compositeur et
joueur de sitar Ravi Shankar, est devenue, que cela lui plaise ou non,
un enjeu industriel pour la major britannique du disque EMI. Au même
titre que les stars pop Robbie Williams, Kylie Minogue ou Janet Jackson.
Feels
Like Homea bénéficié d'une mise en place
importante dans les magasins de disques : 2,3 millions d'albums aux Etats-Unis,
plus de 200 000 en Grande-Bretagne, 180 000 en France, presque autant
en Allemagne... Un reflet des résultats du précédent
album : 8,2 millions d'exemplaires vendus aux Etats-Unis, 1,8 million
en Grande-Bretagne, 1,2 million en France, presque 1 million en Allemagne,
des centaines de milliers au Japon, en Australie, en Italie, dans les
pays nordiques, etc.
Depuis
quelques semaines, Bru- ce Lundvall, patron de Blue Note, qui a accueilli
Norah Jones début 2001, et les différents responsables
du label jazz d'EMI dans le monde précisent qu'ils seraient les
premiers surpris que de telles ventes se reproduisent. Comme ses homologues,
Nicolas Pflug, responsable de Blue Note pour la France, parie sur la "continuité stylistique
entre le premier et le deuxième album" : "Ceux qui ont
apprécié peuvent y retourner sans être déroutés." Cela
fait donc 18 millions d'amateurs potentiels.
Face à ce succès inattendu, critiques et professionnels
de l'industrie du disque ont cherché des explications rationnelles.
Celles s'appuyant sur le joli minois de Norah Jones et le plan marketing
agressif, supposé capable de faire acheter n'importe quoi au plus
grand nombre, ont été les plus communément énoncés.
La première explication est un peu courte. La seconde est contraire à la
chronologie.
UN OBJECTIF MODESTE
Lorsque
paraît Come Away With Me, Blue Note a déjà à son
catalogue les chanteuses Dianne Reeves, Patricia Barber et Cassandra
Wilson. Le succès de Diana Krall - trois millions d'exemplaires
de The Look of Love (Verve) en 2001 - et l'attention portée aux
voix plus ou moins adeptes du "crossover" stylistique (Lisa
Ekdhal, Susan Tedeschi, Jane Monheit, Karin Krog, Stacy Kent...) achèvent
d'inscrire Norah Jones dans une continuité.
Label
de jazz, Blue Note insert des publicités dans les magazines
spécialisés aux Etats-Unis et en Europe. Les critiques
varient du négatif au positif. Rien d'extraordinaire. "L'objectif
devait avoir été évalué à 50 000 ventes
dans le monde, se souvient Nicolas Pflug. Norah Jones est venue faire
un peu de promotion et des mini-concerts en Europe. Le bouche-à-oreille
fonctionnait bien, les généralistes et les féminins
accrochaient. Le premier titre, Don't Know Why, a séduit les radios
adultes."
En
quelques mois le disque passe du frémissement au phénomène.
Le public est séduit. La courbe des ventes s'affole. A l'été 2002,
aux Etats-Unis comme en Europe, ces bons résultats permettent à Norah
Jones de bénéficier de publicités télévisées
en deuxième ou troisième partie de soirée. A l'automne
2002, les émissions grand public sont intéressées
par la chanteuse : en France, elle est programmée dans "Vivement
dimanche", de Michel Drucker, sur France 2. Et dans les cadeaux
de Noël, Come Away With Me figure en bonne place. Pour les concerts,
les clubs sont devenus de grandes salles.
Puis
arrivent les nominations aux Grammy Awards. Affaire très
sérieuse aux Etats-Unis, dont les récompenses ont une incidence
certaine sur la popularité et les chiffres de vente. Come Away
With Me est cité dans huit catégories, dont celle de "meilleur
album de l'année". Le 23 février 2003, lors de la
cérémonie de remise des prix au Madison Square Garden, à New
York, Norah Jones décroche ses huit Grammies - trois vont à la
réalisation et à la production du disque. Rien en secteur
jazz, puisque c'est Diana Krall qui gagne dans la catégorie "Best
Jazz Vocal".
CONTRÔLER
SON IMAGE
Norah
Jones dépasse les précédents records de Lauryn
Hill et Alicia Keyes et frôle celui de Carlos Santana (son album
Supernaturalavait obtenu neuf récompenses en 2000). A ce moment-là,
Come Away With Me s'est déjà écoulé à un
peu plus de 5 millions d'exemplaires dans le monde. L'effet Grammy joue à plein
aux Etats-Unis. Et relance l'intérêt en Europe.
Ce
n'est qu'à partir de là, un an après la sortie
de son premier album, que Norah Jones devient une valeur exploitable.
Il est rentable d'investir sur son image, de mener des opérations
de partenariat. Elle est l'invitée des grands talk-shows américains
(David Letterman, Jay Leno...). La jeune femme y gagne aussi le pouvoir
de contrôler ses apparitions, l'utilisation de son image : pas
de presse people, des clips simples - sur France 2, à l'été 2003,
un mini-clip de 1 min 30 passe en boucle -, des concerts sans effets.
Avec
la parution de Feels Like Home, les interlocuteurs directs de Norah
Jones sont devenus les plus hauts responsables d'EMI au bureau directorial
londonien. Début avril, un grand festival Blue Note est annoncé à Paris,
avec la quasi-totalité des artistes actuels du label (Wynton Marsalis,
Erik Truffaz, Terence Blanchard, Dianne Reeves, Patricia Barber...).
Norah Jones n'en fera pas partie. Sa tour-née et son passage au
Palais des congrès, fin mai, étaient prévus depuis
plusieurs mois. Tant mieux pour elle et tant pis pour le symbole d'appartenance à la
grande famille Blue Note.
Sylvain Siclier, le Monde du 12/02/04
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