James Hillman
amour et trahison
une valeur positive

James Hillman
La Trahison et autres essais
Traduit de l'américain par Elise Argaud.
Manuels Payot, 245 pp., 18 €.


Un Italien se dit heureux de vous rencontrer (felice, lieto), et un Anglais trouve cela nice. Le Français, lui, s'avoue enchanté. Il a raison ­ parce qu'une rencontre peut réellement enchanter, si l'on entend par là l'action magique de quelque chant, ou d'une bonne étoile, qui envoûte, guide vers la sortie du tunnel, fait apercevoir dans le sombre désespoir une lueur d'espérance. Tel est le sort de l'homme qui, obligé de se cogner à ce qui l'humilie, le blesse, lui fait porter le deuil, voit soudain sa vie «enchantée», prendre un sens et une valeur parce qu'elle peut être vouée à quelqu'un ou à quelque chose, un enfant, la personne aimée, une foi religieuse, une oeuvre, une activité, un idéal, une cause politique ou humanitaire. Le nom de ce type d'enchantement est la confiance, un rapport fiduciaire entièrement gratuit, qui semble exclure de l'horizon toute possibilité de mal, et qui «fait tenir» les individus comme l'air fait voler l'oiseau. Ce qui, presque toujours de manière brutale, le détruit et met la personne à terre, c'est la trahison.

Publié avec d'autres essais, dont Senex et puer, la Trahison de James Hillman, dont la rédaction date de 1967, ne parvient en France que très tardivement mais est déjà, partout ailleurs, une sorte de «classique» de la psychologie. C'est l'un des rares textes, en tout cas, dans lesquels la trahison est aussi conçue dans sa dynamique positive. Il est aussi une introduction simple à l'ensemble de la pensée de Hillman, plus complexe si on cherche à établir ce qu'elle tire des théories de son maître Jung et ce qu'elle leur apporte.

James Hillman est né à Atlantic City en 1926. Il a fait des études de philosophie à la Sorbonne et au Trinity College de Dublin, puis de psychologie à Zurich, où, devenu psychanalyste, il sera longtemps directeur du Carl Gustav Jung Institut. Fondateur à Dallas de l'Institute for Humanities and Culture, directeur, depuis 1970, de la revue Spring, qui accueille les principales contributions à la «psychologie archétypique», il a enseigné à Yale, Syracuse et Chicago. Plus qu'un homme de cabinet, Hillman est, outre un auteur à succès (il y a quelques années, son livre le Code caché de votre destin (1), demeura pendant des mois en tête des ventes aux Etats-Unis), un «personnage de scène», certains disent même un gourou, très à l'aise lorsqu'il donne ses nombreuses conférences dans le monde entier ou lorsqu'il intervient dans des talk-shows télévisés, comme celui très retentissant d'Oprah Winfrey. S'il en appelle à Platon, à Aristote, aux Pères de l'Eglise ou à tous les dieux grecs, il se réfère volontiers, tenant à être compris du plus grand nombre, à la vie de John Lennon, Quentin Tarantino ou Woody Allen plutôt qu'à de difficiles cas cliniques. Cela lui vaut parfois quelque mépris, de la part des plus stricts psychanalystes freudiens. Du côté des jungiens, parce qu'il insère l'enquête sur le psychisme humain dans tout un univers de symboles, de mythes, de dieux, de formes esthétiques ou sociales, on dit de lui, au contraire, qu'il est l'«artiste de la psyché».

Pour étudier la trahison, Hillman remonte aux archétypes bibliques et, sans s'attarder sur quelques figures typiques («Caïn et Abel, Jacob et Esaü, Laban, Joseph vendu par ses frères et leur père trompé...» et, évidemment, Judas), dégage l'idée de «confiance primordiale», celle-là même qui liait Adam à Dieu avant que n'apparaisse la tentation mais qui caractérise toute relation de laquelle serait exclu le désir de duper et mentir. De même qu'il n'y a pas de jalousie sans amour (mais la réciproque n'est pas forcément vraie), il n'y a pas en effet de trahison sans une «foi animale» qui attache un être à un autre : on n'est jamais trahi par ses ennemis ou des étrangers. Hillman analyse moins les raisons de la trahison que les types de réaction que manifeste la personne trahie, ceux qui bloquent la conscience et ceux qui ont de «possibles conséquences fructueuses».

Le choix le plus négatif est la vengeance, «oeil pour oeil, mal pour mal, douleur pour douleur» : c'est une réponse émotionnelle «naturelle» qui, immédiate, décharge une tension mais ne résout rien et, minutieusement préparée, devient une obsession, forclôt toute autre expérience et aboutit au «rétrécissement de la conscience». Le déni est également une «mauvaise tendance», qui consiste à nier après-coup la valeur du traître ou de la traîtresse, dont on n'a pas voulu voir l'«ombre» lorsque, par amour aveugle, on l'idéalisait, et qu'on réduit maintenant, par une haine aveugle, à une «vaste panoplie de méchants démons». Dangereux, aussi, l'attitude paranoïde, faite d'un retour à des promesses éternelles et des serments de loyauté absolue, poussant à la vaine recherche d'une relation parfaite, et le cynisme, qui, d'un amour déçu, conclut à la duperie de l'amour en général, étend sur tout et sur tous le linceul de la méfiance. Inquiétante enfin la propension à se trouver soi-même méprisable parce qu'on a été méprisé, à «se livrer à l'ennemi du dedans», que Hillman nomme la «trahison de soi».

Quand l'expérience de la trahison peut-elle alors révéler ses aspects les plus positifs et créatifs ? Peut-être ­ mais on ne trahira pas la manière dont Hillman le présente ­ lorsqu'elle élève au pardon. En termes jungiens : lorsqu'elle «conduit à la "mort" du puer à travers l'expérience de la souffrance liée à l'anima». Lorsque, autrement dit, elle parvient à briser la «confiance primordiale», permettant ainsi à chacun de sortir d'un hypothétique «Nous», de «grandir», d'être Soi, d'apprendre cahin-caha à être soi, en apprenant à faire confiance, à se défier et à se méfier, on acquérant la conscience qu'on peut certes être trahi mais que l'on est aussi, potentiellement, capable de trahir.

Robert Maggiori, Libération du 26 fev 04