Cesaria Evora
"voz d'amor"
(extrait du Monde du 16 septembre 2003 )

Cesaria Evora, l'appel de l'archipel

La chanteuse, qui réside toujours au Cap-Vert, promeut la musique de ses îles, tirée de l'ombre par son succès international.
Mindelo (île de Sao Vicente, Cap-Vert) de notre envoyé spécial
" Cada catchor que sé seitafera" ("Chaque chien a son vendredi"), dit un dicton de San Antao, l'île d'en face, connue pour son fameux grogue, le rhum local, systématiquement redoutable, qu'il soit ou non estamperado, tempéré avec une décoction sucrée. Voz d'amor, neuvième album de Cesaria Evora, sort le 23 septembre. Pour évoquer la chanteuse, son époustouflante ascension, sa vie passée de l'ombre à la lumière, du mépris aux honneurs, Nilton, épicier à Mindelo, métropole de l'île de Sao Vicente, n'a pas mieux que cette sentence populaire. Tout y est exprimé. La confiance nécessaire des humbles dans le destin, la tendresse qu'il éprouve, lui comme l'ensemble des habitants de l'île, pour cette femme d'ici, fille illégitime d'un musicien ambulant et d'une cuisinière, hier chanteuse de bar démunie, aujourd'hui star internationale.
Depuis la parution en France en 1988 de Voix du Cap-Vert, Cesaria Evora, la diva aux pieds nus (Buda Records-Mélodie), la chanteuse a vendu plus de 4 millions d'albums à travers le monde ; elle a reçu des disques d'or, des nominations aux Grammy Awards. Sans qu'elle ait perdu une once de vérité. Sans que rien n'entame sa nonchalance, hors d'atteinte des effets collatéraux de la gloire sur le caractère et l'attitude. Agé d'une quarantaine d'années, Nilton fait partie de ceux qui ont quitté cette île aride battue par les vents où les anciens s'usent le regard à guetter la pluie, et qui y sont revenus. Le Cap- Vert est posé dans l'Atlantique, à 500 kilomètres des côtes du Sénégal. Les neuf îles qui le composent comptent 441 000 habitants, autant que de Cap-Verdiens vivant à l'étranger.
Le nombre d'exilés semble depuis quelque temps se stabiliser, voire diminuer : les politiques d'immigration restrictives des pays du Nord y sont pour quelque chose mais aussi la volonté d'un nombre croissant de Cap-Verdiens de revenir vivre là où ils sont nés. En prévision, beaucoup font construire.
Cesaria Evora, que l'idée du départ n'a effleurée à aucun moment, n'est pas surprise de cette volonté, récurrente chez certains, de revenir au pays. "Ceux qui sont partis à l'extérieur l'ont fait pour tenter de trouver les moyens de mieux vivre. Mais ils gardent toujours la nostalgie de leur île. Lorsque je les rencontre au cours de mes tournées, ils me parlent sans arrêt du Cap-Vert, me demandent ce qui s'y passe." Elle se sent alors, dit-elle, "comme un pigeon voyageur" amenant au loin des nouvelles. Une mission qu'elle remplit avec générosité.
Chez elle, à Mindelo, dans l'imposante maison à trois étages qu'elle occupe désormais, dès qu'on sait qu'elle est rentrée de l'étranger, le défilé reprend. Fin juillet, la chanteuse revient de quatre mois de tournée aux Etats-Unis et en Europe. Une pause avant de repartir dès septembre pour la promotion de Voz d'amor, suivie d'une tournée marathon. Dans sa maison, la dame reçoit voisins, marchandes, vrais et faux amis. Elle offre un verre, une assiette de catchoupa, le ragoût-cassoulet national à base de maïs et de haricots.
Peu lui importe qu'aujourd'hui les autorités la considèrent comme "la meilleure ambassadrice du Cap-Vert". Cesaria Evora n'a rien oublié de l'époque, jusqu'à la fin des années 1980, où sa vie était marquée du sceau de la pauvreté. "Les officiels, quand j'en avais besoin, ils n'étaient pas là pour m'aider. Je suis l'ambassadrice de celle qui m'a mise au monde, un point c'est tout." Elle accepte en revanche avec une certaine fierté la mission de représentation que le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies lui a confiée.
Elle ne se préoccupe guère de la polémique agitant actuellement (modérément) le pays à propos de la paternité de Sôdade, son succès mondial. La chanson a été interdite à la vente au Cap-Vert après la plainte d'un musicien amateur de l'île de Sao Nicolau, Armando Zeferino Soares, contre feu Luis Morais et Amandio Cabral, compositeurs officiels de la chanson. Quatre mois après la saisie des trois albums de Cesaria Evora contenant le titre (Miss Perfumado, sorti en 1992, et deux compilations), la justice cap-verdienne n'a toujours pas tranché (Le Monde du 8 septembre).
La chanteuse suit en revanche avec beaucoup d'attention l'évolution du projet lancé par l'Association de promotion culturelle et sociale "Cize" (du nom dont chacun l'interpelle ici avec affection). Le but en est d'identifier des jeunes talents et de leur donner accès à une éducation musicale dans les écoles, ou d'accompagner les élèves musiciens dont les dispositions permettent de penser qu'ils pourraient aller plus loin. "Les talents de demain ont besoin d'être encadrés et soutenus aujourd'hui. La conviction en est venue à Cesaria Evora et à son entourage à l'occasion de la dernière édition du festival de Baia Das Gatas, lorsque les professeurs d'une école de musique sont venus demander à l'équipe du festival de quoi financer la scolarité de deux jeunes musiciens non voyants, incroyablement doués mais totalement désargentés", pouvait-on lire sur le communiqué distribué en mai au New Morning, à Paris, lors d'un concert destiné à récolter des fonds pour l'association.
Le festival de Baia Das Gatas, une plage située à vingt minutes de voiture de Mindelo, se déroule chaque année en août, le week-end de la pleine lune. Ses dernières éditions ont accueilli entre 40 000 et 50 000 personnes, d'après José Da Silva, manager et producteur franco-capverdien de Cesaria Evora. Depuis deux ans, il assure la direction artistique de cet événement musical, créé en 1984 par le compositeur et musicien Vasco Martins, en compagnie de quelques amis. "Le pari est à la fois d'amener ici des artistes que les gens n'ont pas l'habitude de voir et de mettre en valeur les jeunes d'ici", explique José Da Silva. A l'affiche cette année, entre les 15 et 17 août, le groupe de ragga cubain Cubanito 20-02, les Mahotella Queens d'Afrique du Sud et Ismaël Lô.
Parmi les artistes du cru, Manuel Lopes Andrade, alias Tcheka (album à paraître en octobre, Argui !, chez Lusafrica), né en 1973, sur l'île de Santiago, la plus grande du Cap-Vert, où se trouve la capitale, Praia. Il appartient à cette nouvelle vague de musiciens de Santiago désignée sous l'appellation "génération Panteira", en référence à l'un des leurs, Orlando Panteira, décédé en 2001. Ils ont choisi de faire une relecture moderne des musiques traditionnelles de leur île, comme le batuque ou la tabanka. Des musiciens à qui Cesaria Evora et son irrésistible marche en avant ont redonné espoir.
Patrick Labesse