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Georges
Dieuzaide
photographe
est mort |
L'artiste
militant, à l'œuvre immense et méconnue, est
mort jeudi 18 septembre, à 82 ans.
Il
y a le photographe qui a répondu aux commandes de la presse ou de
l'édition avec une efficacité rare. Il y a l'artiste qui n'a
cessé d'expérimenter le potentiel des images. Il y a enfin le
militant qui voulait que la photographie soit considérée comme
une chose sérieuse.
Jean Dieuzaide a entremêlé trois vies et, à ce titre, personne
n'a incarné mieux que lui la passion de la photographie. Ce Gascon turbulent
est mort le 18 septembre, dans sa ville de Toulouse. Il avait 82 ans.
Jean Dieuzaide incarnait, avec Doisneau, Boubat et Izis, trois compagnons disparus,
mais aussi Willy Ronis ou Jean-Philippe Charbonnier, ce qu'on a appelé,
non sans paresse, l'école humaniste française. Soit des photographes
qui ont illustré après la guerre l'espoir revenu, le visage des
humbles, optant pour le noir et blanc, fixant l'homme dans sa grandeur.
Jean Dieuzaide était plus complexe. On a pu s'en rendre compte, fin
2002, quand Paris lui a donné une rétrospective tardive (Le Monde
du 24 janvier). Il méritait le musée, on lui offrit le Pavillon
des arts, lieu vilain au cœur des Halles. Sa réputation de notable
toulousain lui a-t-elle porté tort ? Toujours est-il que de la génération
dorée, il est le moins connu. Dieuzaide, en ces termes, a dit pourquoi
: "Il m'a été dur d'assumer ma condition de photographe,
soumise d'une part à l'hégémonie parisienne, d'autre part
aux railleries, à l'incompréhension et aux regards d'indifférence
hautaine du milieu des arts, de la culture, de la politique et autres pontifiants."
On connaît de lui, d'abord, quelques icônes classiques et vibrantes
: La Petite Fille au lapin (Portugal, 1954), le Berger de nos Pyrénées
(1950), quelques figures tauromachiques (du gamin en culotte courte à Dominguin),
pas mal de madones (La Gitane). Et puis les portraits de Dali dans l'eau, les
moustaches cirées et ornées de jasmin, de Ionesco, Vian, Cocteau.
Pour suivre le parcours du photographe, on se plongera dans Jean Dieuzaide,
le récit en images de Jean-Claude Gautrand (Marval, 1994). Ou comment
celui qui a adopté en 1944 le pseudonyme de Yan - Petit Jean en Gascon
- afin que son métier de photographe ne déshonore pas sa famille,
a gagné une réputation mondiale.
Né le 20 juin 1921 à Grenade-sur-Garonne, il embrasse le métier
de photographe, avec en tête les clichés que prenait son père
en amateur. Durant la libération de Toulouse, en août 1944, il
réalise un portrait solennel du général de Gaulle. Il
a l'idée futée de le proposer aux préfectures et administrations
- 400 épreuves lui sont commandées. Jean Dieuzaide est trop libre
pour entrer dans un journal. Il inaugure le métier de reporter indépendant
tout en restant proche des journaux, constituant chez lui des archives calquées
sur celles des agences.
Ce bourlingueur passionné d'information, qui photographie le rugby et
la feria, l'architecture et l'industrie, met au point, en 1947, un appareil étanche
pour réaliser des photos sous-marines. En 1951, il ouvre un laboratoire
précurseur dans la couleur. La réputation enfle, les commandes
se succèdent. Les clients se comptent dans la presse, la publicité,
l'illustration pour des livres et revues. Un des faits de gloire de ce passionné d'aviation
est d'avoir saisi, à 14 mètres du sol, juché sur les épaules
d'un funambule, le mariage de deux acrobates sur un fil - l'exploit sera vanté sur
deux pages par le magazine américain Life.
Il y a des reportages de fond qui disent son amour pour sa ville et sa région,
fixant autant les traditions (fêtes et monuments) que les fleurons technologiques,
comme l'industrie aéronautique. Aussi ses archives sur l'aventure du
Concorde sont sans égales.
A côté du reporter, il y a le défenseur de la photographie
comme objet d'art à accrocher au mur, à admirer dans les livres
(il en illustrera plus de quarante). Ce combat passe d'abord par ses propres
expérimentations, ce qu'il appelait ses "tentatives", cherchant
dans la nature, dans des matières comme le brai (sous-produit de la
houille), de quoi trouver des formes providentielles, sensuelles, poétiques.
Son œuvre personnelle est plus influencée par la lumière,
celle qui sculpte l'architecture romane - une de ses inspirations -, que par
la composition. De là vient aussi sa réputation de photographe
lyrique, catholique - ce ne fut pas toujours un atout.
UNE MORALE DU MONDE
Ce lauréat des prix Niépce et Nadar a enfin été de
toutes les batailles photographiques. Il est là quand les Rencontres
d'Arles sont créées, en 1970. Il est ensuite le premier à ouvrir
une galerie privée, à Toulouse, pour vendre les photos comme
des tableaux. Puis le premier, en 1974, à ouvrir un espace public pour
faire découvrir les grands photographes : ce sera l'aventure du Château
d'Eau, à Toulouse, qu'il dirige jusqu'en 1996. Il est le premier photographe
admis, en 1975, "peintre de la marine". Deux ans plus tard, il s'en
prend aux industriels qui envisagent de ne commercialiser que le papier de
tirage plastique, pauvre en nuances.
Jean Dieuzaide a aussi milité dans de nombreuses associations, accumulé prix
et médailles, exposé à travers le monde, enseigné,
donné des conférences... Son œuvre, qui révèle
une morale du monde, avoisine le million de négatifs. Elle n'a pas encore été minutieusement étudiée.
Elle le mérite.
Michel Guerrin
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