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Nicola
Deane
Vénus de cacao
(extrait de Libération du 8 septembre 2003 )
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Elle
a un prénom masculin mais c'est une fille, au crâne rasé,
sosie de Claude Cahun, l'artiste lesbienne du milieu du siècle. On se
dit qu'à Johannesburg où elle vit, tout dans la dégaine
de Nicola Deane doit déranger a priori. A posteriori, c'est pire : Nicola
arrive à Paris pour y exécuter une performance qui devrait vite
en faire une paria célèbre. Sous le titre Virgin : Home Economics,
elle conte en quatre actes la découverte, par une écolière
en uniforme, de l'orgasme et de la politique. Ces découvertes se manifestent
en elle sous des envies inopinées de sculptures : une large partie de
la performance durant, elle moule sa vulve dans du chocolat pour en ressortir
un objet qui ne ressemble que de loin à une rose des sables.
Il n'en fallait pas plus pour qu'on veuille la rencontrer. Rendez-vous pris à l'heure
du thé, où la petite Nicola s'accompagne de celui qui scénographie
sa performance, Ariel Kaganof, Africain du Sud réfugié à Amsterdam
depuis 1983, que les aficionados de l'Etrange Festival connaissent davantage
comme le cinéaste Ian Kerkhof, qui signa entre autres expérimentations
un document génial sur le musicien industriel Merzbow. Où l'on
saura enfin quel secret referme la corolle du sexe des filles, où l'on
enquêtera plus en profondeur sur le beurre de cacao comme arme subversive
non encore recensée. Et où l'on sera surtout en mesure de vous
dire si c'est de l'art ou du choco.
Quelle est l'origine de votre performance ?
Nicola Deane. Je suis née en Ecosse en 1979, mais je vis en Afrique
du Sud depuis l'âge de 2 ans. J'y ai coulé une enfance timide.
J'ai étudié le maquettisme jusqu'à ce que je mette en
place cette performance, à partir d'un texte hurlé dans un Dictaphone
en 1988, alors que je n'avais que 8 ans. J'y prenais à la fois la place
de ma mère, d'une petite fille et d'un politicien fou qui bombarderait
la Chine. Ce texte est le fil conducteur de la «performance en chocolat» que
j'ai exécuté à Durban pour la première fois il
y a quelques mois.
Quelles réactions ?
N. D. Violentes. Comparé à Johannesburg ou Cape Town, Durban
est conservateur. On m'a avant tout reproché d'être vêtue
en écolière, de détourner l'enseignement des bonnes manières
et de l'économie domestique pour en faire «un écoeurant
spectacle pornographique». On m'a signifié que si cette performance
avait eu lieu en dehors d'une galerie d'art, nous serions aujourd'hui au cachot.
Le chocolat, en référence à la ségrégation...
N. D. Un peu court ; je ne veux pas restreindre mon discours à l'Afrique
du Sud.
Qu'est-ce qui vous a menée là ?
N. D. Chacun pense qu'il faut être exhibitionniste pour mouler son sexe
dans du chocolat, comme ça en public. Alors que je suis la personne
la plus timide et réservée que je connaisse. Mais j'avais besoin
de m'exposer, au plein sens du terme, à tout un tas de risques, de communiquer à travers
mon corps puisqu'il est difficile en Afrique du Sud de communiquer autrement,
et de pointer du doigt comment le sexe féminin est un objet de consommation
courant, l'enjeu d'un commerce. Là, mon corps produit un objet consommable,
et le produit en série (une dizaine de moulures par performance).
Constat amer, pour une écolière ?
N. D. Mon personnage a conser vé l'uniforme mais n'est pas une écolière
de 8 ans durant toute la performance. Il traverse plusieurs âges de la
découverte : de soi, du plaisir, de la caresse et de la contestation.
Les moulures disent aussi comment une femme se développe. Par ailleurs,
ce sexe filmé et vidéoprojeté en gros plan, c'est le mien
et d'emblée ce n'est plus le mien. Il ne m'appartient plus.
Vous vous voyez comme danseuse, sculpteure, artiste, terroriste ?
N. D. Terroriste, l'idée me plaît. Et c'est vrai qu'il y a une
tradition de la performance comme acte politique : les activistes viennois,
Kiki Smith... C'est la force du corps, de rompre avec la timidité et
d'exposer l'intérieur. De même qu'une femme-artiste ne peut aujourd'hui
s'aventurer sur un tel terrain sans immédiatement rencontrer des questions
liées à l'identité sexuelle, aux théories féministes, économiques.
C'est crevant, comme performance ?
N. D. Vous ne pouvez pas imaginer. C'est à la fois très caressant,
irritant, ça vous met dans un drôle d'état de nerfs.
Et après ?
N. D. A Durban, les gens avaient peur, de les prendre en mains, de sentir,
goûter pourquoi pas...
Aryan Kaganof. L'histoire de l'art n'a pas l'habitude d'une sculpture
de l'intérieur
d'un sexe. Les sexes d'hommes sont dans tous les musées, pas la femme.
Et les tenir comme ça, s'en emparer, c'est plus que troublant... On
pense à un fossile. Et cette impression se dissipe pour aller vers l'essentiel
: l'origine. Que ce soit un homme qui filme pourrait être un contre-sens,
mais mon regard n'est pas inquisiteur ni sexiste. Par ailleurs, il y a là ce
paradoxe : une libération, qui passe par la perte d'un secret.
N. D. Les femmes, d'ailleurs, ont une réaction plus violente encore.
La crainte devant l'objet en chocolat n'est pas, ou pas seulement, liée
aux peurs masculines devant la féminité. C'est plus généralement
une peur panique devant la possibilité d'entrevoir l'origine du monde.
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