Le clown
un poème qui nous est donné
(extrait du Monde du 10 décembre 2003 )

Le rire en liberté des nouveaux clowns

Le traditionnel simplet qui peuplait les cirques fait un retour en force, sous une forme renouvelée.
Le clown explose . Ce petit prince du rire, ce simplet monstrueux recrute. Les spectacles créés, les formations dispensées à des amateurs ou à des professionnels sont en augmentation. Plusieurs festivals ou programmations spéciales sont à l'affiche en cette fin d'année, et notamment la première édition d'un rendez-vous dédié aux "nouvelles figures du clown", proposé par le Parc de La Villette, à Paris, jusqu'au 31 décembre.

"Plus la société est perdue, plus ce personnage naïf, hors du temps, qui donne pourtant du sens, revient comme une bombe", commente André Riot-Sarcey, metteur en scène du quatuor de clowns les Nouveaux Nez.

Le clown a désormais ses lieux d'apprentissage - le Samovar, dans l'Est parisien, une école fondée par le clown Frank Dinet ; la Menuiserie, chez les Nouveaux Nez, dans l'Ardèche -, ses scènes, sous les chapiteaux ou dans les théâtres, ses publications, comme Culture clown, lancée par le collectif du Bataclown, qui consacre des numéros au "clown au féminin" ou aux relations "corps et voix".

Après l'essor du nouveau cirque, c'est au tour du nez rouge d'expérimenter et de bousculer ses codes et ses traditions. "Cela demande de redescendre en dessous de tout ce qui a été appris et qui encombre, pour retourner aux gestes d'origine, pour que ce soit le désir qui agisse directement, qui prenne possession du corps", note François Cervantès, auteur et metteur en scène, entre autres, du Sixième Jour, un subtil solo de clown sur le thème de la Genèse, interprété par Catherine Germain.

Devenir clown, dit-il encore, "ce n'est pas mettre un nez rouge, ce n'est pas faire rire, être caricatural ou excentrique, mettre des habits colorés et des cheveux rouges, ce n'est pas rire ou pleurer fort. Devenir clown, c'est devenir poème". Ce poème s'écrit, aujourd'hui, avec des mots, des gestes, des thématiques renouvelés.

Dans le cirque traditionnel, les clowns étaient des acrobates blessés ou vieillis, qui ne pouvaient plus exécuter leurs prouesses et qui meublaient de leurs blagues les temps nécessaires aux changements de numéros. Ils travaillaient le plus souvent en duo, avec le clown blanc - l'élégant, le noble - et l'auguste, maladroit, grossier. Maître et serviteur, riche et pauvre, les rôles, forcément, finissaient par s'inverser. Le clown blanc a presque disparu de la piste, cédant le pas à l'auguste, aux augustes, qui n'en finissent pas d'inventer de nouvelles transgressions.

UN RÔLE MASCULIN

Pour Popov, l'aîné des clowns en activité, sorti de l'Ecole du cirque de Moscou en 1950, l'artiste au nez rouge, c'est celui qui vient dire aux spectateurs que "chacun a droit à sa place dans le monde, à sa petite part de bonheur", expliquait-il dans un documentaire diffusé par Arte en novembre. La force de ce personnage mystérieux demeure, par sa capacité à dire les besoins premiers du corps et du cœur - la faim, le sommeil, l'amour. Il le fait à présent dans des langages variés.

La nouvelle génération se nourrit des apports contemporains de la danse, du théâtre, de la musique, du masque ou de la marionnette. Elle adopte ou non le traditionnel nez rouge. Le rôle était naguère réservé aux hommes. Les femmes envahissent désormais ces territoires du culot et de la tendresse. Majoritaires parmi les élèves des cours et des stages amateurs, elles comptent aussi parmi les artistes professionnels. Roseline Guinet (la Madame Françoise des Nouveaux Nez), Catherine Germain, Pina Blankevoort, Hélène Ventura contribuent à renouveler les figures traditionnelles.

"Y a pas quelqu'un qui veut m'embrasser sur la bouche ?", lance Catherine Germain au beau milieu du Sixième Jour, avec l'appétit joyeux de celle qui dit tout haut ce que l'on n'a pas le droit de dire. "Le clown m'offrait l'occasion de tout requestionner en moi, commente-t-elle. C'était excitant comme de refaire sa vie. Les comportements sociaux, les conventions, tout était balayé. Un état sauvage uniquement guidé par le désir d'exister."

Au théâtre ou au cinéma, l'actrice entre dans un terrain saturé de références, de stéréotypes sur l'éternel féminin, la beauté, la séduction. En clown, les femmes - tout comme les hommes - se jouent des normes, inversent les rôles, subvertissent les clichés. "Ce secteur était très masculin, observe André Riot-Sarcey, des Nouveaux Nez. Même Annie Fratellini affirmait qu'elle était asexuée quand elle jouait son rôle de clown. Il n'existe pas de modèle, et les femmes qui abordent ce domaine sont donc très libres."

"Le clown est dans son corps, complètement inadapté à ses désirs impossibles", écrit François Cervantès. Dans cet impossible s'ouvre un territoire chaotique qui donne "une liberté incroyable", selon Roseline Guinet. Sur scène, elle jette ses bras et ses jambes longilignes à travers l'espace, qu'elle dessine immense, elle déblatère ses rimes fantasques, elle saute d'un instrument de musique à un autre : "Je me sens mille fois plus libre en clown que dans la vie." Ces artistes d'aujourd'hui parlent du monde dans lequel ils vivent. Ils le font à leur manière, avec leur vraie sagesse de faux idiots.

Slava, le grand clown russe qui tourne dans le monde entier, a connu ses premiers succès en fabriquant un petit mot de trois lettres, "zia", le contraire du mot réel "nilzia", impossible, interdit. "La société soviétique était alors à son taux de bureaucratie maximum, expliquait-il lors des rencontres organisées par les Nouveaux Nez en décembre 2002. Le maître mot était "nilzia". Lorsque le mot "zia" a été inventé sur scène, le jour même il s'est répandu partout dans la ville, dans le métro."

L'artiste, qui cherche à "mettre dans le clown l'énergie de Kafka", voit une raison "philosophique"à son succès : "Notre approche se fonde sur l'improvisation, et c'est cette liberté que recherchent les gens dans la vie." L'intime, les émotions restent son matériau premier : "Pour exprimer la folie, il faut rechercher la finesse." Slava fait partie des maîtres qui ont influencé les jeunes artistes comme Nicole Rivier, alias Clémence Carabosse sur scène : "Je parle dans le présent, dit-elle. Je ne fais pas de politique, je fais de l'humain avec toute la sauvagerie et la tendresse. C'est là où nous les clowns, les rien du tout, avons notre place."

François Cervantès a travaillé avec des jeunes élèves du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne : "On dit, en Afrique, qu'un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui disparaît, remarque-t-il. Je pense qu'un clown qui apparaît, c'est un poème qui nous est donné, et qu'un clown qui disparaît, c'est un poème que l'on ne pourra plus lire."

Catherine Bédarida