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Patrice Chéreau
"son frère"
(extrait de Libération du 10 septembre 2003 ) |
Son frère
de Patrice Chéreau,
avec Bruno Todeschini, Eric Caravaca... 1 h 35.
Au mois de mars 2001, à la sortie du précédent film de
Patrice Chéreau, on pouvait lire dans Libération : «Intimité n'est
pas le plus beau film de son auteur. Il est enfin, après sept essais,
son premier. Celui où il regarde par le trou de la caméra.» A
ce compte-là, Son frère, Chéreau opus IX, est le second
d'une filmographie parmi les plus indiscernables que connaisse le cinéma
français aujourd'hui. Parce que Chéreau ne cesse de changer,
de se transformer. Parce que, s'il est un metteur en scène de théâtre
génial, d'une puissance rare, il n'a pas été immédiatement
cinéaste (contrairement à Duras, par exemple, qui en un plan
pouvait balayer toutes les hypothèses autour d'un cinéma littéraire).
Ses films nourrissaient tous, à un moment ou un autre, un complexe de
grand oeuvre. Son cinéma, sans manquer d'effort ni d'intelligence et
quoique porté par d'indéniables fulgurances scéniques,
souffrait de quelque chose de forcé.
Ce sentiment de timidité ou de trop de volonté, c'est pareil
et parfois de maladresse a fini, film après film, par laisser place à une
forme d'inquiétude qui donne maintenant son prix au cinéma de
Chéreau. Il ne se cache plus d'être le produit d'un sens raffiné de
la fabrication (tout, de l'éclairage aux couleurs des costumes, provient
d'une réflexion théorique), mais ce sentiment antinaturaliste
l'encombre moins que par le passé : en l'assumant ici totalement, il
en tire un calme froid. Ceux qui se souviennent de sa mise en scène
de la pièce de Botho Strauss, il y a une décade de cela au théâtre
de l'Odéon, ne trouveront pas meilleur titre en forme de calembour pour
sauter dans le train de cette Chéreau-maturation : pour arriver à la
force clinique de Son frère, Chéreau aura effectivement pris «le
temps et la chambre».
Faute de Napoléon
Flash-back. Nous sommes en septembre 2001 et Chéreau se lance, comme
quelques autres au même moment, dans un projet sur l'agonie de Napoléon
(il ne faut pas être grand clerc pour entrevoir en quoi la métaphore
de la mort lente d'une certaine idée de la nation et du pouvoir politique
s'est mise soudainement à obséder le spectacle français).
Mais, en janvier 2002, devant l'encombrement des projets analogues, celui de
Chéreau tombe à l'eau (au profit de deux autres, de Caunes et
Clavier : où il n'est pas dit qu'on ait gagné au change). Désoeuvré,
le metteur en scène de l'Homme blessé suit le conseil avisé de
son chef opérateur Eric Gauthier : «Faire un film en six mois.» Gauthier
a vu ainsi Olivier Assayas redonner de l'urgence à son cinéma
en écrivant-tournant-montant-mixant son Irma Vep dans un même
temps record.
Ses doigts rouvrent alors Son frère, un roman de Philippe Besson (aux éditions
Juillard), construit comme un journal intime déroulant sa tristesse
nue de mars à juillet et décrivant l'agonie d'un homme jeune
sous les yeux impuissants de son frère aîné, qui en tient
la main courante. Ce livre, que Chéreau avait déjà ouvert
pour préparer son projet Napoléon, se substitue alors, tel un
squelette narratif occupant le lit d'agonie désormais déserté de
l'empereur, et s'impose comme le film à faire, de toute urgence. Faire
ses adieux à Bonaparte sans couper tout à fait le cordon avec
Napoléon mourant, renouveler un désir de cinéma en brusquant
l'habitude, donner un film comme on donne un coup de tête, sur l'impulsion,
sur le moment, sur la colère, sur l'envie.
Cette urgence, cette légèreté, cette liberté n'étaient
pas entrées jusque-là en correspondance avec la conception que
se faisait Chéreau de ce que doit être un projet cinématographique.
Evidemment, tout se fit plus vite : exactement comme si, côté production,
chacun attendait également de Chéreau qu'il se risque à une
autre économie. Il investit de l'argent personnel, Agnès b. apporte
son écot et Arte prend le reste en charge, intégrant Son frère
dans une politique de production qui, moyennant une diffusion préalable
(en mai dernier, pendant le Festival de Cannes dont Chéreau était
le président du jury), lui autorise cette rapidité d'exécution.
Intimité épurée
La suite est connue : tournage en juillet-août à l'hôpital
Beaujon, à Paris, avec un Todeschini amaigri et ralentissant ses mouvements
jusqu'à en faire chuter sa tension. En février, le film, sélectionné à Berlin,
fait événement (critiques les yeux pleins de larmes énamourées
rendant des papiers à l'encre trempée) et rafle, au passage,
l'ours d'argent, deux ans après qu'Intimité eut reçu l'ours
d'or. Il y a de la logique à une telle continuité : l'intimité presque
funéraire, qui déjà traversait la passion londonienne,
se retrouve dans ce nouveau film, mais épurée, nue, enfermée
entre quatre murs, ramenée à un lieu unique, au double sens du
terme puisqu'il s'agit d'une chambre d'hôpital. A l'intérieur
de laquelle Thomas (Bruno Todeschini, qui n'a jamais été aussi
intense) se meurt d'une maladie du sang, veillé par son frère
cadet, Luc (Eric Caravaca, un des acteurs français les plus passionnants
d'aujourd'hui), avec qui il n'avait plus que des relations distantes et lointaines.
Le néon lui va si bien
On remarquera d'abord que Chéreau a renversé les rôles
par rapport au roman original : le malade, c'est l'aîné, le mal-aimé,
celui qui subit, c'est le cadet. A cela, il répond, laconique, «je
ne sais pas ce que c'est que d'être l'aîné». On remarquera
surtout combien la maladie n'est pas ici l'occasion de fraternelles retrouvailles
(comme le permettait l'enterrement du peintre dans Ceux qui m'aiment prendront
le train). Elle offre cette fois une radiographie implacable des douleurs,
leurs solitudes, leurs secrets inavouables, leurs peurs, leur part d'amour
indicible comme leur part de colère rentrée, leur frustration.
Son frère, hanté par les images de Francis Bacon ou de Mantegna,
participe de cet art de la nature morte qui s'est reporté depuis un
demi-siècle sur le cinéma ou la littérature. Et comment
ici ne pas penser aux derniers livres d'Hervé Guibert, à son
journal d'hospitalisation, à cette écriture qui avait, dans le
Protocole compassionnel, réussi à faire sienne l'ordonnance toute
matérielle des médecins, les radiographies, les scanners, ces
natures mortes modernes.
Il n'est ainsi pas étonnant que Son frère ait du mal à sortir
de la chambre, que le film baisse d'un régime chaque fois qu'il s'aventure
en bord de mer (on a alors l'impression que les acteurs jouent pour le dernier
rang). La lumière naturelle ne lui va pas exactement au teint, là où,
au contraire, celle des néons de l'hôpital éclaire, chez
Chéreau, non seulement la chair mais aussi ce qu'elle recouvre d'angoisse,
de trouille, de non-dits, de secret. Car c'est lorsqu'il touche au clinique
que Chéreau se fait le plus charnel. «Il faut aimer les gens qu'on
montre», conseillait-il alors qu'il écrivait le scénario
de l'Homme blessé. Il omettait de dire comment il fallait les aimer.
Quand vous aurez vu Son frère, vous en saurez plus long sur la question
: elle est le noeud de tout ce qui le relie à nous, ses frères
humains.
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