Jacqueline Adamov
" L sans personne
elle était une personne"

Jacqueline Adamov, un témoin s'éteint
L'écrivaine et psychanalyste, veuve du dramaturge, est morte jeudi dernier.

Jacqueline Adamov a quitté ce monde le 14 janvier, dans un hôpital, peu après avoir mis la dernière main à un texte intitulé «L sans personne», où elle parle comme pour la première fois d'elle-même, émergeant de l'ombre où toujours elle a préféré se tenir : «Tu vois bien, se dit L, il arrive qu'on ne te voie pas.» Et Jacqueline Adamov poursuit : «Sans doute l'aviateur américain qui bombarda Coutances mettant à mort papa, maman, Michel et la petite Danièle, le 6 juin 1944, n'a pas non plus vu L, qui d'ailleurs n'était pas là.» De cette tragédie ­ la perte de ses parents, de son frère et de sa petite fille ­ s'était-elle jamais consolée ?

Regard empreint de douceur, d'humour, de compréhension et d'exigence, elle fut pendant vingt ans la compagne, puis l'épouse, d'Arthur Adamov. Le dramaturge inoubliable, mort en 1970, l'avait surnommée «le Bison». Et pour tous leurs amis communs, elle fut cela : quelqu'un de solide, même si toute menue. Signant de son nom, Jacqueline Autrusseau, des traductions des pièces de Strindberg, O'Neill, O'Casey, elle travaillait aux Lettres françaises et aux Editions de l'Arche. C'était dans les années 1950. Roger Planchon, qui monta alors les pièces d'Adamov, se souvient de sa vigilance : «Un témoin ultra-lucide des évènements du siècle. Elle savait, elle rassurait : appartenait à la catégorie des veilleurs, de ces silencieux dans les coins, dont on a besoin comme on a besoin des poètes.»

Les conversations au sujet de Flaubert, Kleist ou Kafka étaient éblouissantes : souvent y participait Marthe Robert, autre grande traductrice, et surtout Bernard Dort, devenu au fil des ans une âme soeur. Georges Aperghis et Edith Scob n'étaient jamais loin. En 1975, quatre ans après avoir publié un ouvrage sur Labiche, Jacqueline Adamov devint psychanalyste. Déjà, elle était secrétaire de rédaction de la Revue française de psychanalyse (aux PUF, où elle collabora aussi à la collection Le Fil rouge). Il y a peu, elle exerçait encore cette profession, d'écouter les autres. Son oeil aussi écoutait. Son léger sourire devinait. Une cérémonie aura lieu vendredi, à 15 h 30, au crématorium du Père Lachaise. On y entendra «L sans personne». Née en 1922, L était quelqu'un.

Mathilde LA BARDONNIE, Liberation du 20 janvier 04